Qui s’intéresse aux exclus du numérique ?

Dans un monde où l’intelligence artificielle (IA) promet des avancées spectaculaires, une question demeure : qui se soucie de ceux qu’elle laisse sur le bord de la route ? Derrière les discours enthousiastes sur la révolution technologique se cache une réalité plus sombre : l’IA, loin de réduire les inégalités, risque de les exacerber. Fracture numérique, biais algorithmiques, exclusion des populations précarisées… Ces fractures sociales et professionnelles ne sont pas nouvelles. Nous les avons déjà observées avec le numérique. Mais l’ampleur et la vitesse de développement de l’IA appellent à une prise de conscience urgente. Les constats sont là, mais les initiatives concrètes et les moyens alloués restent désespérément insuffisants.

La fracture numérique : un gouffre qui se creuse

L’IA amplifie une fracture numérique déjà bien installée. Aujourd’hui encore, près d’un quart des populations dans certains pays développés, comme l’Australie, sont “numériquement exclues”, ce qui signifie qu’elles n’ont pas accès aux bénéfices éducatifs, sociaux ou économiques du numérique. Avec l’arrivée des IA génératives, cette fracture s’aggrave : ces outils nécessitent non seulement un accès à internet et à des appareils performants, mais aussi des compétences spécifiques pour formuler des requêtes efficaces (le fameux “prompt engineering”). Ceux qui maîtrisent mal ces outils, souvent les personnes âgées, peu diplômées ou issues de milieux défavorisés, se retrouvent marginalisés dans un monde où la technologie devient incontournable.
Cette nouvelle forme d’illectronisme algorithmique est particulièrement pernicieuse. Contrairement aux discriminations classiques liées aux biais algorithmiques (comme les erreurs de reconnaissance faciale sur les personnes racisées), ces discriminations d’usage sont invisibles pour ceux qui en souffrent. Les utilisateurs peu expérimentés ne réalisent pas que leurs interactions avec l’IA sont moins efficaces que celles des utilisateurs plus aguerris. Ils restent enfermés dans une “bulle d’usage”, incapables d’exploiter tout le potentiel de ces outils.

 

Les biais algorithmiques : un miroir de nos inégalités

Les biais algorithmiques reproduisent et amplifient les discriminations existantes. En 2019, l’algorithme d’Apple Card accordait jusqu’à vingt fois plus de crédit aux hommes qu’aux femmes dans des conditions identiques. Ces biais ne sont pas le fruit du hasard : ils proviennent des données utilisées pour entraîner les modèles ou des choix faits par leurs concepteurs. L’exemple du système chinois de crédit social illustre à quel point l’IA peut devenir un outil de segmentation et de discrimination sociale si elle n’est pas régulée.
Ces biais touchent particulièrement les populations marginalisées : femmes, minorités ethniques, seniors ou personnes en situation de handicap. Par exemple, les seniors sont souvent invisibilisés dans la conception des IA : ils représentent moins de 5 % des testeurs ou développeurs impliqués dans ces projets. Pourtant, leur exclusion technologique a des conséquences économiques majeures dans un contexte où la “silver économie” devient un moteur essentiel de croissance.

 

L’impact professionnel : quand l’IA redéfinit le travail

Sur le marché du travail, l’IA agit comme un accélérateur d’inégalités. Les métiers répétitifs ou administratifs (majoritairement occupés par des femmes) sont particulièrement vulnérables à l’automatisation. Une étude récente estime que 4,5 millions d’emplois occupés par des travailleurs noirs aux États-Unis pourraient être affectés par l’automatisation induite par l’IA. Ces chiffres montrent que l’impact est intersectionnel : il touche différemment selon le genre, la classe sociale ou l’origine ethnique.
Pourtant, certains métiers voient leur rôle renforcé par l’IA sans être remplacés : avocats, enseignants ou chercheurs utilisent ces outils pour optimiser leurs tâches sans perdre leur valeur ajoutée humaine. Mais cette transition nécessite une montée en compétences massive et inclusive, un défi rarement pris au sérieux.

 

Des fractures intergénérationnelles et genrées

L’âge est un facteur clé dans cette dynamique d’exclusion. Alors que les jeunes générations s’adaptent rapidement aux nouvelles technologies, les seniors peinent à suivre le rythme effréné des innovations. Cette incapacité à s’adapter n’est pas seulement liée à leur méconnaissance technique mais aussi au manque d’efforts pour concevoir des interfaces adaptées à leurs besoins.
Le genre joue également un rôle central. Les femmes sont sous-représentées dans les secteurs technologiques et peinent à accéder aux outils d’IA en raison d’un taux d’adoption plus faible que celui des hommes. Cela renforce leur vulnérabilité sur le marché du travail et limite leur capacité à bénéficier pleinement des opportunités offertes par ces technologies.

Pourquoi si peu d’initiatives concrètes ?

Malgré ces constats alarmants, peu d’efforts significatifs sont déployés pour corriger ces fractures. Certes, certaines entreprises développent des outils pour limiter les biais (comme IBM avec son toolkit AI Fairness 360), mais ces initiatives restent marginales face à l’ampleur du problème. La gouvernance algorithmique (pourtant essentielle pour garantir une IA inclusive) est encore trop souvent reléguée au second plan.
Les gouvernements et entreprises doivent investir massivement dans :

  • La formation continue pour permettre à tous (y compris les seniors) d’acquérir les compétences nécessaires.
  • Des tests inclusifs intégrant une diversité de profils dès la conception.
  • Des infrastructures numériques accessibles pour réduire la fracture technologique.

L’urgence d’une IA inclusive

L’intelligence artificielle n’est ni bonne ni mauvaise en soi ; elle reflète simplement nos choix sociétaux. Si nous continuons à ignorer ses impacts sociaux et professionnels, nous risquons de creuser davantage les inégalités existantes. Il est temps d’agir pour que cette révolution technologique bénéficie à tous et non seulement à une élite déjà privilégiée.
La question n’est pas seulement technique ; elle est profondément politique et éthique : voulons-nous vivre dans un monde où la technologie divise ou rassemble ?